2016-01-30

The Lair of the White Worm

Jacques Thorens, Le Brady, cinéma des damnés, Paris, Verticales, 2015

Vice
La vraie histoire du meilleur cinéma parisien de tous les temps
Par Virgile Iscan
février 17, 2015

Aujourd'hui, même les coiffeurs de Château d'Eau ont oublié que les murs du Brady, cinéma local qui fait de temps en temps salle comble en passant un film d'action turc, abritait il n'y pas si longtemps « Le Temple de l'Horreur et du Fantastique » parisien. Il s'agit du dernier vestige de l'histoire des cinémas de quartier qui faisaient du 10ème arrondissement le point de convergence de tous les amateurs de séries B et Z parisiens, mais aussi de pas mal de déviance existentielle.
Jacques Torrance a bossé au Brady au moment où le réalisateur Jean-Pierre Mocky gérait le cinéma. Ses trois années passées au service du cinéma bis lui ont fait vivre assez de frissons pour qu'il en tire un bouquin de 500 pages qui retrace l'histoire de ce haut lieu culturel. Le livre devrait sortir aux éditions Verticales cette année – « si tout se passe bien ». Aujourd'hui, Jacques Torrance bosse toujours dans un cinéma art et essai, mais comme il le dit lui-même, il a « bossé trois ans au Brady, beaucoup plus dans d'autres cinémas, mais j'ai jamais eu autant à raconter sur ceux-là, alors que ça fait 10 ans que j'écris ce bouquin sur le Brady ».

- VICE : Comment tu t'es retrouvé au Brady ?
- Jacques Torrance : C'est vraiment le hasard. Je ne savais pas que c'était un lieu mythique pour certains. Je savais juste qui était Mocky, c'est ça qui m'a attiré. C'était entre 2000 et 2003, c'est à dire à la fin des doubles programmes, mais je me suis rendu compte après coup que pour beaucoup, le Brady était déjà mort en 1994.

- Il s'est passé quoi en 1994 ?
- C’est l'année où Mocky a repris le Brady et a commencé à passer ses films dans la programmation. Et pour les bissophiles, un double programme avec un film de Mocky et La Vierge de Satan , ça ne marchait pas. Du coup ils ne venaient plus, ils regardaient des VHS ou des DVD chez eux. Notre clientèle de base, c'était 20 à 40 mecs qui venaient dormir toute la journée ou faire des rencontres dans les toilettes.

- C’était combien le billet à l'époque ?
- Pour 35 francs, tu dormais de midi à minuit. Le Brady, c'était un peu un village. On avait régulièrement un concierge du coin qui venait avec son pote, pickpocket par ailleurs...Et jusqu'à peu, le porte-manteau pour les prostituées était encore là. À un moment, le Brady était le vestiaire de quelques prostituées du quartier. Elles venaient déposer leurs affaires, leurs courses, mais on a fini par avoir des problèmes avec les flics à l'époque de Sarkozy... Le Brady a une vieille histoire avec les prostituées du quartier. Déjà dans les années 1970, les clients suspectaient le patron d'être un proxénète. Des légendes urbaines...

- Et donc il t'a fallu 500 pages pour raconter ça ?
- Bah, pour comprendre le lieu, et expliquer qu'un projectionniste monte une vieille copie des années 1970, lentement, pour ne pas louper des inserts porno, tu es obligé de revenir en arrière pour expliquer qu'au moment ou le porno est devenu illégal, certains ont voulu continuer la fête en glissant des scènes pornos au milieu de films érotiques anodins ou de films normaux.

- On se remémore surtout du Brady pour ses doubles programmes improbables. 
- Oui, ils ont commencé ça dans les années 1970. À mon époque, ils essayaient tout. Il y avait des programmes avec Harry Potter, L'Esclave de Satan et Baise-Moi... Pour te dire jusqu'où ils allaient dans l'absurde... Mais bon, ça marchait pas, fallait bien trouver des trucs.

- Avant de devenir le Temple de l'Horreur, c'était quoi le Brady ?
- Le Brady a ouvert en 1956 et a commencé les double programmes en 1972, avec, si je ne me trompe pas, Le Créateur de Monstres et Nabonga, le Gorille. De 1956 à 1965, ils passaient un peu de tout, de l'aventure, du western, du polar. À partir de 1964, il a été repris par le propriétaire du Midi Minuit et du Colorado, c'était le dernier maillon de la chaîne. Les films passaient d'abord dans les autres salles, et un an après ils atterrissaient au Brady. Et petit à petit, il a fini par être le dernier. Le Colorado a fermé en 1982, mais il ne passait plus de fantastique depuis l'arrivée du porno en 1975. Le Brady, lui, ne passait que de l'horreur. Ils n'avaient pas le premier Freddy, ni les gros trucs comme ça, parce qu'ils ne reversaient que 20 %.

- 20 % de quoi ?
- Ils reversaient 20 % des recettes, alors que les autres demandaient... je sais plus combien... Mais aujourd'hui, tu dois reverser 50 % pour un nouveau film. Pour une petite salle comme ça, ils gagnaient plus en chopant un film B italien qu'un Freddy qui ferait pas plus de clients. C'est le seul endroit à Paris où on pouvait voir certains films d'horreur espagnols ou indonésiens.

- Tu as sous-titré ton livre Le cinéma des bas-fonds. C'était si moche que ça ? 
- C’est ironique. Pour moi, c'était pas les bas-fonds, c'était des êtres humains. Dans le livre les bas-fonds sont là où on veut bien les voir. Notre cinéma était à l'image de Mocky. Il est fou et il aime les fous. Après évidemment, on était très mal vus. Les gens nous disaient : « Mais qu'est-ce que c'est que cet endroit ? ». Quand les prostituées venaient, ils pensaient qu'on les faisait travailler. D'ailleurs, même Mocky le pensait. Les gens se font des délires, tu sais, alors qu'on leur filait de l'eau et une chaise pour s'asseoir, c'est tout.

- Donc c'était mal vu, et c'était pas très bien payé non plus j'imagine...
- En fait, j'étais encore plus mal payé chez des pseudo indépendants de gauche. C'est souvent eux qui payent le plus mal dans la profession. Le mieux c'est Gaumont, Pathé, UGC, mais il faut supporter ce genre d'ambiance. Moi je préférais bosser dans « Le Temple de l'Horreur et du Fantastique », qui accessoirement était aussi le temple des gay maghrébins prolétaires – mais ça, personne ne s'en vantait.

- Pourquoi est-ce qu'ils venaient au Brady particulièrement ?
- Avant, ils avaient plusieurs cinémas de quartier pour se retrouver. Mais à la fin, il ne restait plus que le Brady.

- Avec toute cette population interlope qui se croisait, t'as dû assister à quelques scènes de violence mémorable, non ? 
- Non, parce que chacun s'occupait de ses oignons. A part deux junkies qui sont venus dépouiller un clodo. On se demande pourquoi d'ailleurs. Je n'ai pas vu grand-chose...J'ai assisté à des trucs glauques, mais pas tant que ça. J'ai vu des trucs dans des cinémas normaux que je n'ai pas vus au Brady, comme un mec qui pique les gens avec une seringue chez MK2... de toute manière, à partir du moment où t'es un lieu public, toutes sortes de freaks vont venir te voir. Après, il y a des lieux qui les tolèrent plus ou moins bien. On va dire que le Brady, c'était leur royaume.

- Ils se sentaient chez eux.
- Oui, mais du coup, ils faisaient aussi la loi entre eux. Si l'un d'eux faisait trop chier, il se prenait un pain et il fermait sa gueule. C'était pas toujours rose. Parfois on se retrouvait à harceler les mecs pour savoir ce qui s'était passé. Pourquoi l'autre il ressort avec le nez en sang ? J'essayais de comprendre ce qui se passait.

- Ça te manque aujourd'hui ?
- Un peu. Quand tu arrivais au Brady, tu te disais que c'était pas normal. Mais en fait, rien n'est normal dans l'exploitation cinématographique... Au Brady, au moins c'était drôle, c'était humain. On dit souvent ça de Mocky : c'est un escroc, mais c'est tous des escrocs dans leur genre, la différence c'est que c'est un mec humain. Au Brady, on ne pouvait rien nous dire parce que les clients, c'était des clochards... En racontant l'histoire du Brady, tu finis forcément par écrire quelque chose qui se situe entre Hunter Thompson et Émile Zola.