2014-07-25

Le chaos de la chair

Andrzej Zulawski ou le chaos de la chair
4 décembre 2007 par Marc Alpozzo

« La civilisation ne saurait se passer des passions, des vices et des cruauté. » Frédéric Nietzsche, Humain, trop humain I ; § 477. « La guerre indispensable ».
On ne parle plus beaucoup en France de ce réalisateur polonais très controversé : Andrzej Zulawski. Ni de ses films révélant un univers cérébral, cruel et chaotique dans lequel les sentiments s'entrechoquent dans une splendide mise à nu de la matière humaine. Je le regrette. Comme je regrette les nombreuses idées reçues sur son œuvre, entraînées par les confrontations brutales qui, soudain, sous la plume de la plupart de ses commentateurs, sont aussitôt taxées d’hystériques, et alors de dérangeantes.
Faut-il désormais brûler ce cinéma d’auteur à la fois singulier, exigeant, onirique, expressionniste, violent, en marge de la production dictée par la norme marchande de nos jours ?
Ce sont des questions que l’on doit se poser lorsque l’on constate avec quel mépris, producteurs et distributeurs traitent les récents films de ce polonais né le 22 novembre 1940, à Lwov. Fils de l'écrivain Miroslav Zulawski, Andrzej Zulawski a d'abord été l'assistant de Andrzej Wajda sur trois de ses films, avant de devenir lui-même réalisateur, et de s’imposer, notamment avec deux chefs d'œuvres : L’important c’est d’aimer en 1974, et Possession, qu’il réalisa à Berlin, en 1979, après avoir fui la censure des autorités polonaises, suite à l’interruption du tournage de son film de science-fiction Le globe d’argent.
Possession est un film de 120 minutes qui mêle l’onirisme le plus barbare, et le symbolisme le plus spirituel. Ça débute sur le retour de Marc (Sam Neil), qui rentre d’un long voyage d’affaires. Il vient retrouver son fils Bob et sa femme Anna (Isabelle Adjani). Mais celle-ci se montre vite agressive et perturbée. Quelle est donc la raison de ce brusque changement ? Marc est-il parti trop longtemps de son foyer ? Anna a-t-elle un amant ? Le film commence et les questions se multiplient. Au centre du couple, c’est la crise. Comme dans tous ses films, Andrzej Zulawski installe le mal au centre de la conjugalité. Mal métaphysique. Marc entreprend d’enquêter et découvre avec horreur que son épouse Anna a bien un amant. Celui-ci n’est d’ailleurs autre que ce bien étrange Heinrich, avec qui elle couche depuis quelque temps. Fait curieux, ce dernier se plaint également des absences d’Anna. Marc, se sentant bafoué, fait appel à un détective privé qui entreprend de suivre la jeune femme jusque dans un sombre appartement, immense et ténébreux, qu’il va fouiller. Dans une des chambres, il découvre un monstre tapi dans les ténèbres, suintant, gluant, hideux. L’horreur n’est pas seulement morbide. L’horreur est également métaphysique.
Descente en enfer, destruction, et mort. La question au centre de tous les films de Zulawski est celle du Bien et du Mal. Marc se retrouve attiré par la maîtresse de son jeune fils Bob, le clone d’Anna, qu’il confond d’ailleurs avec sa femme. Mais elle est son alter ego inversé : douce, calme, attentionnée. Alors qu’Anna n’est qu’hystérie, fureur, et désordre. Qui sommes-nous ? De quoi sommes-nous capables ? Le diable et le bon dieu  pourraient-ils sommeiller en chaque homme ? Les questions pourraient aujourd’hui sembler banales, ordinaires. Mais appréhendées par Zulawski, elles mettent en lumière un aspect de l’être humain, sans aucun précédent : cet aspect de l’homme pris dans la tourmente d’un monde dont les repères ne sont plus transcendants.
La caméra de Zulawski est comme le regard du peintre : elle décrit, décompose, désarçonne un réel protéiforme. Son univers est comme celui de Francis Bacon : clichés sombres de violence, d’enfermement, de tortures physiques et mentales, de douleurs, d’acharnement, de désespoir, de boucherie. De crises mystiques en meurtres sanglants, jusqu’à un final aussi rédempteur que destructeur, l’univers morbide de ce film qui, contrairement à ce qu’on pourrait croire hâtivement, n’est ni un film d’horreur, ni un film d’épouvante, et une toile minimaliste. C’est un film qui fait jaillir toute la misère moderne, celle d’un homme sans Dieu, l’absurde, la recherche vaine du sens de la vie, la possession matérielle, psychologique : les terreurs de l’inconscient qui peuvent mener à la démence.
L’important c’est d’aimer, Possession, L’amour braque, La fidélité : on retrouve toujours ce même triangle amoureux. Célèbre dans l’amour en Occident. Trinité céleste et trinité maudite à la fois. L’amour toujours contrarié. Entre conflits et violences. Leurs reflets emportent le monde occidental. « Je suis sensible à la violence et à la méchanceté des choses. Le privilège de pouvoir le montrer à l'écran est une façon de vider le sac de ces choses », confie Andrzej Zulawski à un journaliste. L’amour et la mort. L’interdit et la transgression. L’amour peut-il être pur ? La relation corps et âme. L’amour, l’érotisme ne trouvent leur expression ultime que dans la transgression de l’interdit, le conflit. Dans L’Amour braque en 1984, Zulawski suit un gangster hystérique (Tcheky Karyo), une jeune prostituée (Sophie Marceau) et un être d’une pure innocence (Francis Huster) vivant des rapports aussi complexes que passionnés. L'univers à la fois obscène, provoquant et lyrique du film se mêle à des scènes de massacre très sanglantes et des passages sulfureux. Il y a cette obstination chez Zulawski d’un chaos entre les corps. Comme dans la sexualité où deux épidermes se frottent, équivalent, je crois, au monde purement matérialiste dans lequel nous baignons, achetant, vendant, conservant avec un instinct de propriété redoutable, objet et corps que nous aimons posséder, désintéressés de toute spiritualité, de toute humanité réconciliée, où l’esprit et le corps auraient désormais retrouvé une saine unité. « Vous savez, je crois que nous sommes bâtis sur ces deux pôles, esprit et corps, et que l'un sans l'autre et l'autre sans l'un n'ont aucun sens ni existence », explique le réalisateur polonais.
Zulawski moins qu’un provocateur est un polonais qui a fui un régime de dictature. Il a fui l’enfermement politique, la censure, la tyrannie d’un pouvoir autoritaire. Il y a cette présence du Mur de Berlin à proximité de l’appartement du couple. Un mur à la fois stupéfiant et inquiétant. Symbolique parfois. Serait-ce la frontière entre le Bien et le Mal ? Entre l’humain et l’inhumain ? Ou une simple frontière politique ? Pas de manichéisme politique néanmoins ici. Car, s’il découvre l’Occident et sa norme marchande, à l’Est, il a connu la bureaucratie, l’oppression communiste et ses surveillances policières. D’un côté, la terreur d’Etat. De l’autre l’autocensure à la fois hypocrite et effrayante d’une société moralement attachée à l’esprit de la propriété. Déserté de tout amour-corps. Les délices de la chair, et la tristesse de la chair : les corps tristes. L’horrible créature sanguinolente est probablement cet idéal féminin. Carcasse, viande en puissance. Réminiscence terrible de cet univers grotesque et sublime mis à jour par Francis Bacon. Ecoutons Gilles Deleuze : « Pitié pour la viande! Il n'y a pas de doute, la viande est l'objet le plus haut de la pitié de Bacon, son seul objet de pitié, sa pitié d'Anglo-Irlandais. Et sur ce point, c'est comme pour Soutine, avec son immense pitié de Juif. La viande n'est pas une chair morte, elle a gardé toutes les souffrances et pris sur soi toutes les couleurs de la chair vive. Tant de douleur convulsive et de vulnérabilité, mais aussi d'invention charmante, de couleur et d'acrobatie. Bacon ne dit pas « pitié pour les bêtes » mais plutôt tout homme qui souffre est de la viande. La viande est la zone commune de l'homme et de la bête, leur zone d'indiscernabilité, elle est ce « fait », cet état même où le peintre s'identifie aux objets de son horreur ou de sa compassion. Le peintre est boucher certes, mais il est dans cette boucherie comme dans une église, avec la viande pour Crucifié (« peinture » de 1946). C'est seulement dans les boucheries que Bacon est un peintre religieux. ». Les corps sans esprit. La chair sans spiritualité. Si Dieu n’existe plus, comment désormais ressusciter les corps ; le Christ, cet esprit qui s’est fait chair, à tout jamais égaré dans la folie techno-délirante de ce désir occidental de toute puissance. Tout l’univers de Zulawski crie à l’imposture. Dans Possession, un pauvre homme est salement charcuté à coup de tesson de bouteille, Anna se mutile avec un couteau électrique, et atteint des sommets de délires mystiques, de brutalité quasi-christique, dans un couloir de métro, - une scène de cinéma qui dure plusieurs minutes -, torturée, agitée, vomissant telle une possédée. Le monde serait-il habité par le diable ? Et s’il était tout bonnement désert, abandonné de tout mysticisme, de toute symbolique, de tout sens transcendant. Dans une succession de tableaux baroques : Dieu, la religion, le souffle du diable hantent chaque scène du film. Les corps se font chair. La chair se fait viande. Surréalisme, mysticisme et métaphysique. Zulawski est ce berger de l’âme. A l’Occident, il tente de rendre souffle. De retrouver la fracture qui permettra à l’esprit de retrouver vie. D’un côté, imagine Anna ; de l’autre, cette institutrice qui est son sosie exact. Anna en noir, elle en blanc. Anna possédée, habitée ; elle, sobre, presque sans le moindre souffle de vie mystique. Pourtant, les deux ne font qu’une. Et Anna de confier à Marc : « Il y a deux sœurs en moi : la foi et le hasard. Ma foi ne peut exclure le hasard, mais le hasard ne peut expliquer la foi. » La foi opposée au hasard ? Ou plutôt la foi écrasée par la raison, la rationalité et sa froide sagesse qui a entraîné la célèbre mort de Dieu ? J’opte pour la seconde possibilité.
L’appartement de l’amant est similaire à celui de Servais (Fabio Testi) qui tente de séduire une comédienne ratée sur le retour (Romy Schneider) dans L’important c’est d’aimer : pièces presque vides, moisissure sur des murs décrépis, une immense porte d’entrée qui ressemble à l’entrée du paradis ou… de l’enfer. L’ambiance malsaine est patente. Le mal domine durant tout le film. Isabelle Adjani retourne régulièrement vers cet amant en forme de chose absolument monstrueuse, pour avoir des rapports sexuels. Le mal survivrait-il au bien en Occident ? « Les conflits et les violences de mes films sont des reflets très pâles des conflits et violences qui se passent dans le monde », avoue très franchement le cinéaste polonais.
Les corps sont beaux ou hideux. Ils se déchaînent. Sont habités. Incroyablement névrosés dans un monde de malades mentaux. La folie éblouissante et le malaise échevelé sont autant de signes de cette instabilité, de cette angoisse, de ce cri terrible de la passion. La réponse à ce problème, c’est encore Zulawski qui nous la donne : « On essaye depuis l'aube des temps de diviser l'Homme en deux, en nous disant que l'esprit est pur et que le corps est sale. Je pense que l'un est le fondement de l'autre et l'autre le fondement de l'un. » Contre la rationalité moderne, Zulawski re-problématise la spiritualité. Refuse la dichotomie chère à Descartes entre l’esprit et le corps. Nous ne sommes pas seulement chair. Nous ne sommes pas seulement cette raison agissante à la faveur de ses seuls intérêts matériels. Nous sommes cette savante unité entre un esprit et un corps, à la fois antagonistes et complémentaires. Sans cette prise de conscience, sans un retour salvateur à la spiritualité et la régulation des comportements par un minimum de transcendance, notre monde se délitera entre folie et chaos. Chaos des corps. Mais pas seulement : déroute des âmes. Dans un monde qui verrouille tout, qui s’enferme dans sa solitude. Entre des hommes qui communiquent de manière décousue, chaotique, théâtrale, seul l’amour pour l’autre, et non pas le seul emboîtement des corps, sera l’objet de transcendance, le salut de l’humanité, envoûté, prisonnier d’un vaisseau ivre, emporté sur des flots monstrueux qui seront pour lui, sa disgrâce annoncée.
Paru dans La Revue du cinéma, n°2, juin/juil 2006
Revu et augmenté en déc. 2009

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