2014-06-25

Diva

Maksakova sur l'interdiction de la propagande homosexuelle : "L'adoption de cette loi était une faute"
Traduit par : Julia BREEN publié Mercredi 25 juin 2014
Anton Krasovsky, premier journaliste russe à avoir fait son coming-out en direct à la télévision, a interviewé la députée de Russie Unie Maria Maksakova au lendemain de son intervention choc à la Douma mardi 17 juin : la députée y avait ouvertement critiqué la loi "contre la propagande des relations non-traditionnelles auprès des mineurs". Elle a également proposé d'apporter des amendements au texte et d'en supprimer les articles sur la propagande des relations non-traditionnelles.

Anton Krasovsky : Au fond, pourquoi aviez-vous besoin de prendre position contre la "loi anti-gay" ?
Maria Maksakova : Je commencerai par rappeler que cette fameuse "loi sur la propagande de l'homosexualité" a été adoptée en grande hâte et dans l'agitation. À peine le comité spécialisé en avait-il étudié le texte que la loi était déjà proposée en séance plénière. Le document annexe pour la présentation en séance plénière comporte deux champs, indiquant les jugements respectifs - "pour" ou "contre" - de l'Administration présidentielle et du présidium de la fraction. Et nous avons vu, dans ce document annexe, que l'administration présidentielle était contre.
A.K. : L'Administration présidentielle était contre ?__M.M. : Oui, et c'est là tout le problème.
A.K. : Si je comprends bien, l'administration du président était contre, et alors même que le présidium de la fraction Russie Unie a dit "Nous n'en comprenons pas l'intérêt", la loi a été proposée en séance plénière ?
M.M. : Oui. Et ensuite, la décision a été prise très rapidement de voter "pour", même si le gouvernement était contre.
A.K. : Mais vous aussi, donc, au début, vous avez soutenu la loi ?
M.M. : Partant du fait que je représente le milieu artistique [Maria Maksakova est aussi cantatrice d'opéra, ndlr] et que, peut-être, j'ai des considérations exagérément frivoles quant aux normes morales, j'ai pensé que je ne serais certainement pas au diapason d'une grande partie de la société russe. Ce poids me pesait sur l'âme, mais je me suis dit : bon, voyons voir comment tout cela va évoluer. Et quand toutes mes craintes ont commencé d'être confirmées...
A.K. : Quelles craintes ?
M.M. : Je sentais que ce serait très loin d'être simple, pour nous tous, à l'étranger. Mais la réalité a largement dépassé mes craintes : la moindre visite du moindre haut responsable politique était accompagnée d'une déferlante de questions à ce sujet.
A.K. : Avez-vous des amis, des connaissances qui vous ont téléphoné à l'époque en disant : "Macha, mais t'as pété un plomb, ou quoi ?" ?
M.M. : Non, évidemment. Ils comprennent parfaitement que c'est un élément de la discipline du parti. Parmi mes proches, parmi les gens avec qui je suis amie depuis l'enfance, il y a des gays, et ils représentent pour moi des autorités indiscutables, certains sont mes instituteurs. J'avais très mal pour eux. Mais le plus désagréable, c'est que la société elle-même s'est divisée en deux parties. Les actes législatifs de ce genre dessinent une ligne de barricades, en séparant de la société les gens qui considèrent que la liberté de pensée, de confession - et y compris la liberté d'orientation sexuelle - sont une priorité pour toute notre civilisation européenne. Notre marche vers cette prise de conscience a été longue, douloureuse, mais nous y sommes parvenus. Pour cette raison, lorsque ces libertés commencent d'être méprisées, celui qui a lu Voltaire, Diderot, Rousseau commence de se sentir mal à l'aise. Et puis, pour les adolescents qui sont en train de grandir, c'est très dur.
A.K. : Comment avez-vous pris la décision de proposer des amendements à cette loi ?
M.M. : Il m'a semblé qu'il était temps que tous se convainquent que l'adoption de cette loi était une faute. Je suis certaine que personne n'avait prévu une telle résonance. Et absolument persuadée que beaucoup ont regretté.
A.K. : Même Poutine ?
M.M. : Je pense que ce n'est absolument pas son initiative et pas sa loi. Des gens lui ont raconté quelque chose à propos de la démographie, et quand je dis des gens, ce n'est pas vous et moi, vous comprenez, ce sont des gens qui dirigent des centres de recherche scientifique. Car c'est précisément la démographie qui constituait l'argument principal de toute la partie analytique du projet de loi.
A.K. : C'est-à-dire qu'on a interdit les gays pour que les gens fassent plus d'enfants ?
M.M. : Dans la pensée des auteurs de ce projet de loi, les enfants doivent naître exclusivement au sein de la famille.
L'homme, même s'il est à 300% homosexuel, doit absolument se marier et rendre heureuse la femme qui vivra à ses côtés, et lui aussi sera très heureux...
A.K. : Nous avons beaucoup de familles comme ça chez nous.
M.M. : Et il n'y a rien de bon là-dedans. Le fait qu'elles existent, c'est un héritage de l'époque soviétique - quand l'homosexualité était un crime, quand un fonctionnaire des Affaires étrangères non marié, par exemple, ne pouvait pas partir travailler à l'étranger. C'est pour ça que beaucoup de gays vivent encore aujourd'hui dans la pénombre. Vous savez, je pense qu'Elena Misoulina [auteur du projet de loi, députée du parti Russie Juste, ndlr] ne se rend pas compte de l'ampleur des dégâts.
A.K. : Pensez-vous que Misoulina était l'initiatrice réelle de cette loi, ou la lui a-t-on tout de même soufflée d'en-haut, depuis l'Administration présidentielle ?
M.M. : Elle mûrissait cette loi depuis longtemps déjà, et à un moment, par un concours de circonstances qui demeure pour moi incompréhensible, ses propositions ont été entendues.
A.K. : De la même façon que Milonov - parce que c'est son idée à lui. [Vitali Milonov, député de l'assemblée législative de Saint-Pétersbourg, membre du parti Russie Unie, auteur de la loi "sur la responsabilité administrative pour propagande de l'homosexualité et de la pédophilie", ndlr]
M.M. : Milonov me paraît tout simplement odieux. Pardonnez-moi, évidemment, mais j'irais bien contrôler son orientation sexuelle avec un détecteur de mensonges. Parce que tous ses discours avec de la bave au coin des lèvres [contre les homosexuels, ndlr], vous savez, ce n'est pas normal.
A.K. : Je me souviens très bien de la façon dont nous avons préparé le programme sur cette loi que Milonov a soutenue au niveau régional à Saint-Pétersbourg. Tout le monde disait : personne ne l'adoptera jamais, cet homme est un fou. Et puis, la loi est adoptée au bout de deux semaines là-bas, et un an plus tard - au niveau fédéral. Jamais je ne pourrai croire que ça s'est fait sans l'approbation de Poutine.
M.M. : Je suis absolument certaine qu'il s'agissait d'une intrigue, et qu'elle est arrivée dans les mains de Poutine sous une forme déjà toute prête.
A.K. : Comment ça, "arrivée sous une forme toute prête" ?
M.M. : Sous la forme d'une loi déjà adoptée par la Douma. Je suis certaine que la loi a d'abord été adoptée par la Douma puis approuvée par le Conseil de la Fédération [chambre haute du Parlement], et ensuite présentée au président - et présentée par les gens qu'il fallait, qui ont expliqué quel en était l'intérêt.
A.K. : Vous avez une idée de qui sont ces gens ? Ces gens qui portent la responsabilité de toute la honte et de toutes les humiliations qu'a subies Vladimir Vladimirovitch dans le monde entier à cause de cette loi stupide...
M.M. : J'aurai du mal à vous répondre à cette question, il faut étudier les nominations et renvois.
A.K. : Et vous, vous êtes-vous entendue avec quelqu'un sur votre initiative ? (Maria Maksakova a proposé un projet de loi alternatif, visant à interdire la diffusion auprès des mineurs "d'informations qui affirment la supériorité des relations sexuelles sur les valeurs de la vie et sur le développement spirituel et intellectuel". Elle a également proposé de supprimer de la loi sur la protection des mineurs en vigueur la clause interdisant la propagande des relations non-traditionnelles.)
M.M. : Je l'ai fait de façon autonome. Au départ, j'avais neuf co-auteurs, mais finalement, nous ne nous sommes retrouvés qu'à deux avec Sergueï Katassonov [du parti LDPR, ndlr] ; et tous les députés [qui ont voté pour l'introduction des amendements proposés par Maksakova, ndlr] venaient de fractions différentes.
A.K. : Et les sept autres co-auteurs ?
M.M. : Ils ont courageusement voté pour. D'ailleurs, une partie d'entre eux sont des représentants de Russie Unie. Et puis, il faut dire que 12 [le nombre total de députés ayant voté pour les corrections de Maria Maksakova, ndlr], c'est vraiment un bon chiffre. Il y a eu des gens célèbres qui n'avaient que 12 disciples - et pourtant, ça a changé le monde.
A.K. : Comment a-t-on réagi à votre discours au sein de la direction de Russie Unie ?
M.M. : Je ne vois pas l'intérêt d'entrer dans les détails, mais disons qu'en séance du comité, Elena Misoulina m'a proposé de renoncer à intervenir. Et que j'ai tout de même décidé que ce discours était indispensable.
A.K. : Mais pourquoi Misoulina ? Vous siégez pourtant dans un autre comité...
M.M. : Je leur ai soumis le texte pour étude. Ils ont dit que le comité [pour les questions de la famille, des femmes et des enfants, ndlr] ne soutenait catégoriquement pas mon initiative. Je veux souligner que notre amendement est d'une grande retenue : je n'ai jamais dit qu'il fallait totalement abolir la loi en vigueur ! J'ai seulement proposé que, plutôt que de protéger 7 à 10 % des gens, nous embrassions la population entière, y compris les malheureuses jeunes filles qui se retrouvent enceintes à 14 ans - ce qui, entre nous, est de nos jours un phénomène généralisé. Ça m'intéressait de connaître leurs objections, et j'ai donc été très étonnée de voir que la députée Misoulina considère l'homosexualité comme un péché monstrueux et croit véritablement dans le caractère missionnaire, sacré de ses actes législatifs. Nous sommes tout de même des représentants de la civilisation européenne. C'est un constat qu'il est ardu de contester.
A.K. : Elena Misoulina et Vitali Milonov le contestent, pourtant...__M.M. : Je ne sais pas ce qu'ils placent dans la notion de "valeurs européennes". Ils s'imaginent que la ville de Sodome a été anéantie à cause de l'homosexualité, mais ça ne correspond pas à la réalité. Je ne sais comment leur expliquer qu'il s'agissait de l'emprise du péché comme tel, de la corruption dans tous les sens du terme.
Pardonnez-moi, évidemment, mais si le Seigneur avait incendié toutes les villes où l'homosexualité existe, notre planète ressemblerait depuis longtemps à Mars.
A.K. : N'avez-vous pas l'impression que cette série de lois récentes, et généralement tout ce qui s'est passé dans le pays au cours des deux ou trois dernières années constitue précisément un tournant vers le rejet de ces "valeurs européennes" ?
M.M. : Je vous dirai ceci : la personnalité de Poutine m'en impose, fortement et profondément, parce que cet homme non seulement se distingue par une énorme discipline et parce qu'il vit par et pour son travail, mais encore parce qu'il a été réellement capable, au fil de toutes ces années, d'apprendre.
A.K. : Il me semble que votre discours est arrivé tout à fait à propos.
M.M. : Pour qui ?
A.K. : Pour le pouvoir. Parce que dans la situation actuelle, de confrontation avec l'Occident, la présence d'une voix européenne s'élevant à l'intérieur même du pays leur paraît utile.
M.M. : Alors dites-moi - et pourquoi n'ont-ils pas voté pour notre amendement ? Qu'est-ce qui les a gênés ?
A.K. : Je ne sais pas.
M.M. : J'ai moi aussi raisonné de cette façon. À moi aussi, il me semblait que c'était, par essence, une option de compromis.
A.K. : Votre carrière internationale [de chanteuse d'opéra, ndlr] a-t-elle souffert du fait qu'à l'époque, vous avez voté pour cette loi sur la propagande gay ?
M.M. : Non, vous savez, étonnamment, personne n'a relié mon activité de députée à cette loi. Pour une raison que j'ignore, Guerguiev, par exemple, qui ne siège même pas au parlement, en a plus subi les conséquences. Mais pour moi, c'est comme si c'était passé parfaitement inaperçu.

A.K. : La démocratie existe-t-elle en Russie aujourd'hui ?
M.M. : Nous avons aujourd'hui une base absolument démocratique, grâce à la Constitution. Toutes les lois doivent la respecter. Le fait qu'il existe des choses douteuses, qui ne répondent pas à la Constitution est une autre question. Mais là, la raison est à chercher dans la société elle-même, dans ses demandes.
Le texte fédéral relatif à la propagande dite "homosexuelle" a été adopté par la Douma d'État en juin 2013. Il constitue un amendement à la loi en date de 2010 "Sur la protection des enfants, contre l'information nuisible à leur santé et à leur développement". Le texte interdit toute diffusion d'informations "visant à promouvoir les relations sexuelles non-traditionnelles".Cet amendement vient en outre modifier le Code administratif, ainsi complété d'un article sur la responsabilité pour "propagande des relations sexuelles non traditionnelles auprès des mineurs". Cet article prohibe, sur l'ensemble du territoire russe, toute diffusion d'informations "ayant vocation à développer chez les mineurs une orientation sexuelle non traditionnelle, à promouvoir l'attractivité des relations sexuelles non-traditionnelles, à former des représentations erronées sur la parité sociale des relations sexuelles traditionnelles et non-traditionnelles".Tout contrevenant est passible d'une amende allant de 4000 à 5000 roubles (80 à 100 euros) pour les particuliers, et de 40 000 à 50 000 roubles (800 à 1 000 euros) pour les serviteurs de l'État. Les personnes morales risquent des amendes pouvant aller jusqu'à 1 million de roubles (20 000 euros), ou la cessation de leur activité pour un délai pouvant aller jusqu'à 90 jours. Les citoyens étrangers sont passibles d'une amende allant jusqu'à 100 000 roubles (2 000 euros), qui peut être remplacée par une détention administrative allant jusqu'à 15 jours, et d'une expulsion du territoire russe.
Source : Snob.ru, Anton Krasovsky


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