2014-06-08

Cote 307

"Vous ne savez peut-être pas, mon cher ami, me disait-elle, que voilà bientôt deux ans que je suis à Tansonville. J'y suis arrivée en même temps que les Allemands. Tout le monde avait voulu m'empêcher de partir. On me traitait de folle. - Comment, me disait-on, vous êtes en sûreté à Paris et vous partez pour ces régions envahies, juste au moment où tout le monde cherche à s'en échapper. - Je ne méconnaissais pas tout ce que ce raisonnement avait de juste. Mais, que voulez-vous, je n'ai qu'une seule qualité, je ne suis pas lâche, ou, si vous aimez mieux, je suis fidèle, et quand j'ai su mon cher Tansonville menacé, je n'ai pas voulu que notre vieux régisseur restât seul à le défendre. Il m'a semblé que ma place était à ses côtés. Et c'est, du reste, grâce à cette résolution que j'ai pu sauver à peu près le château - quand tous les autres dans le voisinage, abandonnés par leurs propriétaires affolés, ont été presque tous détruits de fond en comble - et non seulement le château, mais les précieuses collections auxquelles mon cher Papa tenait tant. " En un mot, Gilberte était persuadée maintenant qu'elle n'était pas allée à Tansonville, comme elle me l'avait écrit en 1914, pour fuir les Allemands et pour être à l'abri, mais au contraire pour les rencontrer et défendre contre eux son château. Ils n'étaient pas restés à Tansonville, d'ailleurs, mais elle n'avait plus cessé d'avoir chez elle un va-et-vient constant de militaires qui dépassait de beaucoup celui qui tirait les larmes à Françoise dans la rue de Combray, et de mener, comme elle disait cette fois en toute vérité, la vie du front. Aussi parlait-on dans les journaux avec les plus grands éloges de son admirable conduite et il était question de la décorer. La fin de sa lettre était entièrement exacte. "Vous n'avez pas idée de ce que c'est que cette guerre, mon cher ami, et de l'importance qu'y prend une route, un pont, une hauteur. Que de fois j'ai pensé à vous, aux promenades, grâce à vous rendues délicieuses, que nous faisions ensemble dans tout ce pays aujourd'hui ravagé, alors que d'immenses combats se livrent pour la possession de tel chemin, de tel coteau que vous aimiez, où nous sommes allés si souvent ensemble. Probablement vous comme moi, vous ne vous imaginiez pas que l'obscur Roussainville et l'assommant Méséglise, d'où on nous portait nos lettres, et ou on était allé chercher le docteur quand vous avez été souffrant, seraient jamais des endroits célèbres. Eh bien, mon cher ami, ils sont à jamais entrés dans la gloire au même titre qu'Austerlitz ou Valmy. La bataille de Méséglise a duré plus de huit mois, les Allemands y ont perdu plus de cent mille hommes, ils ont détruit Méséglise, mais ils ne l'ont pas pris. Le petit chemin que vous aimiez tant, que nous appelions le raidillon aux aubépines et où vous prétendez que vous êtes tombé dans votre enfance amoureux de moi, alors que je vous assure en toute vérité que c'était moi qui étais amoureuse de vous, je ne peux pas vous dire l'importance qu'il a prise. L'immense champ de blé auquel il aboutit, c'est la fameuse cote 307 dont vous avez dû voir le nom revenir si souvent dans les communiqués. Les Français ont fait sauter le petit pont sur la Vivonne qui, disiez- vous, ne vous rappelait pas votre enfance autant que vous l'auriez voulu, les Allemands en ont jeté d'autres ; pendant un an et demi ils ont eu une moitié de Combray et les Français l'autre moitié."


"Perhaps you do not realise, my dear friend," she wrote me, "that I have now been at Tansonville two years. I arrived there at the same time as the Germans. Everybody wanted to prevent me going, I was treated as though I were mad. 'What,' they said to me, 'you are safe in Paris and you want to leave for those invaded regions just as everybody else is trying to get away from them?' I recognised the justice of this reasoning but what was to be done? I have only one quality, I am not a coward or, if you prefer, I am faithful, and when I knew that my dear Tansonville was menaced I did not want to leave our old steward there to defend it alone; it seemed to me that my place was by his side. And it is, in fact, thanks to that resolution that I was able to save the Château almost completely—when all the others in the neighbourhood, abandoned by their terrified proprietors, were destroyed from roof to cellar—and not only was I able to save the Château but also the precious collections which my dear father so much loved." In a word, Gilberte was now persuaded that she had not gone to Tansonville, as she wrote me in 1914, to fly from the Germans and to be in safety, but, on the contrary, in order to meet them and to defend her Château from them. As a matter of fact, they (the Germans) had not remained at Tansonville, but she did not cease to have at her house a constant coming and going of officers which much exceeded that which reduced Françoise to tears in the streets of Combray and to live, as she said this time with complete truth, the life of the front. Also she was referred to eulogistically in the papers because of her admirable conduct and there was a proposal to give her a decoration. The end of her letter was perfectly accurate: "You have no idea of what this war is, my dear friend, the importance of a road, a bridge or a height. How many times, during these days in this ravaged countryside, have I thought of you, of our walks you made so delightful, while tremendous fights were going on for the capture of a hillock you loved and where so often we had been together. Probably you, like myself, are unable to imagine that obscure Roussainville and tiresome Méséglise, whence our letters were brought and where one went to fetch the doctor when you were ill, are now celebrated places. Well, my dear friend, they have for ever entered into glory in the same way as Austerlitz or Valmy. The Battle of Méséglise lasted more than eight months, the Germans lost more than one hundred thousand men there, they destroyed Méséglise but they have not taken it. The little road you so loved, the one we called the stiff hawthorn climb, where you professed to be in love with me when you were a child, when all the time I was in love with you, I cannot tell you how important that position is. The great wheatfield in which it ended is the famous 'slope 307' the name you have so often seen recorded in the communiqués. The French blew up the little bridge over the Vivonne which, you remember, did not bring back your childhood to you as much as you would have liked. The Germans threw others across; during a year and a half, they held one half of Combray and the French the other."  

Marcel Proust, Le temps retrouvé
http://beq.ebooksgratuits.com/vents/Proust_A_la_recherche_du_temps_perdu_14.pdf

Marcel Proust, Time Regained, Translated from the French by Stephen Hudson
http://gutenberg.net.au/ebooks03/0300691.txt