2014-05-31

Petits morceaux de papier jusque-là indistincts


Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre a bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j'avais revu jusque-là); et avec la maison, la ville, la Place ou on m'envoyait avant déjeuner, les rues ou j'allais faire des courses depuis le matin jusqu'au soir et par tous les temps, les chemins qu'on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu ou les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela que prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.
Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Tome I, Du côté de chez Swann

And once I had recognized the taste of the crumb of madeleine soaked in her decoction of lime-flowers which my aunt used to give me (although I did not yet know and must long postpone the discovery of why this memory made me so happy) immediately the old grey house upon the street, where her room was, rose up like the scenery of a theatre to attach itself to the little pavilion, opening on to the garden, which had been built out behind it for my parents (the isolated panel which until that moment had been all that I could see); and with the house the town, from morning to night and in all weathers, the Square where I was sent before luncheon, the streets along which I used to run errands, the country roads we took when it was fine. And just as the Japanese amuse themselves by filling a porcelain bowl with water and steeping in it little crumbs of paper which until then are without character or form, but, the moment they become wet, stretch themselves and bend, take on colour and distinctive shape, become flowers or houses or people, permanent and recognisable, so in that moment all the flowers in our garden and in M. Swann's park, and the water-lilies on the Vivonne and the good folk of the village and their little dwellings and the parish church and the whole of Combray and of its surroundings, taking their proper shapes and growing solid, sprang into being, town and gardens alike, from my cup of tea.
Marcel Proust, Remembrance Of Things Past, Volume One, Swann’s way


Marie's simple gift of Japanese water flowers, tiny pieces of compressed, coloured pith (not paper) contained in little boxes or shells, which open in water, a childish toy bought for a few centimes in the course of an afternoon's stroll along the Seine embankment, gave Marcel a more than childish pleasure.
P. F. Prestwich, The Translation of Memories : Recollections of the Young Proust, London, Peter Owen, 1999
Notre collègue M. Yanaguidani nous a envoyé de Toyonaka, au Japon, des petites fleurs de papier que les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau et qu'il a trouvées dans une boutique en plein vent dans une grande fête appelée « Guion matsouri » à Kyoto, qui fut la capitale du Japon pendant mille ans.
Au cours de cette fête, qui a lieu le 17 juillet, un cortège de grands chars se déroule, chacun portant une lance sur son toit. Cette fête a lieu pour rappeler les souvenirs d'une maladie contagieuse qui sévit dans la ville et contre laquelle on se défendit par des lances dressées sur la terre afin de se protéger contre les démons. M. Yanaguidani a évoqué alors les petites fleurs japonaises auxquelles Marcel Proust fait allusion dans Du Côté de chez Swann.
Bulletin de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray, n° 10, 1906

水中花 suichuka