2014-04-09

Mutinerie


Agression à la Mutinerie: la justice condamne la victime pour s'être défendue
Publié par Maëlle Le Corre
18 personnes ont été interpellées après avoir manifesté contre le verdict dans la salle d'audience.

Victime de propos et de violences sexistes et lesbophobes, alors qu'elle travaillait au bar parisien queer et féministe La Mutinerie, D. a riposté aux coups de son agresseur, qui a par la suite porté plainte contre elle. Lors de l'audience qui a eu lieu hier, mardi 8 avril, au tribunal de grande instance de Paris, elle a été condamnée à une peine de sursis et à verser des dommages et intérêts. Par la suite, 18 personnes ont été arrêtées et emmenées au commissariat des Halles pour avoir manifesté leur soutien à D. dans la salle d'audience.
UNE AGRESSION SEXISTE ET LESBOPHOBE
Les faits ont eu lieu dans la nuit du 15 au 16 novembre dernier. 
"Je passais un coup de balai après la fermeture devant la Mutinerie, où je donne régulièrement un coup de main, raconte D. Un petit groupe de personnes était resté et ne voulait pas partir, prétextant que c'était public. Un des hommes m'a dit pendant que je balayais "t'auras qu'à te pencher, tu y verras mieux, et tu me suceras au passage". Il était clairement alcoolisé", précise-t-elle. D. demande une nouvelle fois au groupe de quitter les lieux.
"L'homme a continué: "La petite pute, elle va faire peur à qui? Vous les gouines, vous aimez faire les bonhommes."
"Une personne de la Mutinerie et une cliente sont alors arrivées pour m'aider. C'est là qu'il m'a fait un coup de pied chassé au genou gauche. J'ai répliqué par un coup de tête et un coup de poing, avant de rentrer dans le bar où je me suis enfermée. Dehors il a continué à taper contre la porte. Ses ami.e.s ont négocié pour qu'on sorte, pour s'expliquer, mais on est restées à l'intérieur."
D. décide de ne pas porter plainte: "Je n'avais pas son identité, et sans ça, je savais que ça n'aboutirait jamais." Mais deux jours plus tard, un officier de police se présente à la Mutinerie. "Il avait une photo de moi, prise sur mon profil Facebook. L'homme avait porté plainte contre moi. Il avait le nez et la pommette cassés et a eu 21 jours d'ITT. J'ai alors à mon tour porté plainte, puisque je connaissais désormais l'identité de mon agresseur. J'ai eu 4 jours d'ITT. Le procureur a donc estimé que c'était moi l'agresseur. Ma plainte n'a pas été traitée."
PAS DE RECONNAISSANCE DE LA LÉGITIME DÉFENSE
La légitime défense n'ayant pas été reconnue, D. est reconnue coupable d'agression volontaire. Elle écope de cinq mois avec sursis et de 800 euros de provisions pour dommages et intérêts à son agresseur. Suite à l'expertise médicale qui déterminera le montant total des dommages et intérêts, D. devra s'acquitter d'une somme qui pourrait atteindre les 10 000 euros, selon son avocat. "Je suis choquée et déçue. Je ne m'attendais pas à un miracle mais je trouve cette décision injuste. Si aujourd'hui on ne reconnaît pas la légitime défense, le message envoyé aux agresseurs, "c'est continuez, continuez à agresser, à insulter, et si elles se défendent, on les condamnera"".
Dans l'article 122-5 du Code pénal, il est établi que "n'est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, accomplit, dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense d'elle-même ou d'autrui, sauf s'il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l'atteinte". D. conteste cette notion de proportionnalité. Elle rappelle par ailleurs que le plaignant n'était même pas présent lors de l'audience, mais aussi un autre détail que la justice n'a pas retenu: "Le fait qu'il n'était pas sobre lors de l'agression n'a même pas été pris en compte. Lors de sa première plainte, deux jours après les faits, il a nié avoir bu. C'est lors de notre confrontation au commissariat qu'il a admis avoir consommé deux mojitos." La peine de sursis aura un effet de cinq ans: "Si demain je me fais agresser, je ne peux rien faire. Je n'ai plus de droits, plus de dignité." Elle compte faire appel de la décision de justice.
"LA JUSTICE PROTÈGE LES AGRESSEURS"
"Après le verdict, les personnes venues me soutenir ont protesté dans la salle d'audience, poursuit D. Elles ont été évacuées avec force et violence. Après ça, nous nous sommes dirigées vers une sortie dans le calme, mais les forces de l'ordre nous attendaient. Nous avons été encerclées et retenues deux heures sur place. Ils ont tenu à vérifier nos identités après des accusations d'outrage à agent et dégradations de matériel. Des bancs ont été cassés lors de l'évacuation par la police. Nous avons été emmenées au commissariat des Halles."
Après visionnage des images de l'audience, les 18 personnes venues soutenir D. pourraient recevoir prochainement une convocation. Elles ont réagi à la condamnation de D. dans un communiqué: "Dans un contexte de recrudescence des violences contre les femmes, les trans' et les gouines (agressions physiques suite à des démonstrations d'affection, insultes, attouchements dans les transports, remarques graveleuses... à la fois dans des espaces privés et publics), une fois de plus, la justice protège les agresseurs et condamne les femmes qui se défendent ou dénoncent l'impunité et la justice patriarcale.
"Quel signe nous est ainsi envoyé lorsque nous décidons de nous défendre face aux agressions verbales, physiques, menaces de viol, perpétrées par des hommes cisgenres? La logique de la "réponse proportionnée" devrait donc nous amener à nous contenter de dire "non merci bisous" face aux menaces symboliques et physiques que nous subissons? La victime de l'agression, pour s'être défendue sans ambiguïté et sans s'excuser, a déjà dû payer 2400 euros de frais d'avocat, a écopé de 5 mois avec sursis et risque de devoir débourser une somme considérable à cause d'une société pro-viol secondée de sa police patriarcale, qui ne reconnait pas aux femmes, aux gouines, aux trans', la légitimité de se défendre contre les agressions sexistes constantes dans l'espace public comme dans la sphère privée."
Une manifestation est en cours de préparation.