2013-11-11

The Wound-Dresser


Le panseur de plaies
Par Walt Whitman

1
Vieillard courbé, je viens, parmi de nouveaux visages, 
Remonter le cours des ans et les faire revivre, en réponse aux enfants, 
A ces jeunes gens et à ces fillettes qui m'aiment et que j'entends me dire : Raconte-nous, grand-père, 
(Dans mon agitation et mon courroux, j'avais pensé battre l'alarme et pousser à une guerre sans merci, 
Mais bientôt mes doigts ont défailli, mon visage s'est incliné et je me suis résigné 
A m'asseoir au chevet des blessés pour leur verser du calme, ou à veiller en silence les morts) ; 
Viens nous parler, à des années de distance, de ces scènes, de ces passions furieuses, de ces coups du sort,
De ces héros que nul n'a surpassés, (fut-on tellement brave d'un côté ? de l'autre on le fut tout autant), 
Apporte-nous aujourd'hui ton témoignage, dépeins les plus puissantes armées de la terre. 
Qu'as-tu vu de ces armées si rapides et si prodigieuses pour nous le raconter ? 
Quelle est la suprême, la plus profonde impression qui demeure en toi ? Des paniques étranges, 
Des rencontres si acharnées, ou des sièges formidables, qu'est-ce qui reste en toi de plus profond ? 

2
O fillettes et jeunes hommes que j'aime et qui m'aimez, 
Des jours d'autrefois sur lesquels vous m'interrogez, voici les plus étranges et soudains que vos paroles me rappellent : 
Soldat alerte, j'arrive, après une longue marche, couvert de sueur et de poussière. 
J'arrive à point nommé, je m'élance dans la mêlée, je hurle dans la ruée d'une charge victorieuse, 
Je pénètre dans les ouvrages conquis... Mais voyez donc ! Telle une rivière au rapide cours, ces jours-là s'évanouissent, 
Ils passent, disparaissent, s'effacent - et je n'insiste pas sur les périls ou les joies du soldat, 
(Je me rappelle fort bien celles-ci comme ceux-là, - multiples étaient les épreuves, rares les joies, pourtant j'étais heureux.) 
Mais dans le silence, dans mes rêves projetant leurs visions, 
Tandis que va le monde de gain, d'apparence et de gaieté, 
Où tout sitôt passé est oublié, où les vagues balayent les empreintes sur le sable. 
Je retourne là-bas, et les genoux fléchis je franchis les portes, (Alors, vous là-haut, 
Qui que vous soyez, suivez-moi sans bruit et ayez le coeur solide.) 

Portant les bandages, l'eau et l'éponge. 
Diligemment je vais tout droit vers mes blessés. 
Là où, rapportés après la bataille, ils gisent sur le sol étendus, 
Là où leur sang précieux inestimablement rougit l'herbe et la terre. 
Ou bien vers les lits alignés de la tente-ambulance ou sous le toit de l'hôpital ; 
Je retourne vers les longues rangées de couchettes, allant et venant, d'un côté puis de l'autre. 
Je m'approche de tous sans exception, l'un après l'autre, je n'en oublie aucun. 
Un infirmier me suit tenant une cuvette, - il porte aussi un seau 
Qui sera bientôt rempli de loques poissées de caillots et de sang, puis vidé et rempli de nouveau. 

Je vais toujours, je m'arrête, 
Les genoux fléchis et la main sûre, à panser les plaies, 
Je suis ferme avec chacun, aiguës sont les tortures, mais inévitables, 
L'un d'eux tourne vers moi ses yeux suppliants - pauvre petit ! je ne te connais pas, 
Pourtant je crois que je ne pourrais refuser en ce moment de mourir pour toi, si cela devait te sauver. 

Je vais, je vais toujours (ouvrez-vous, portes du temps ! ouvrez-vous, portes de l'hôpital !) 
Je panse une tête fracassée, (pauvre main affolée, n'arrache pas le bandage). 
J'examine le cou d'un cavalier qu'une balle a traversé de part en part. 
On entend le râle de sa respiration étranglée, ses yeux sont déjà tout à fait vitreux, pourtant la vie résiste âprement, 
(Viens, douce mort ! laisse-toi persuader, ô mort magnifique ! 
Par pitié, viens vite.) 

D'un moignon de bras à la main amputée, 
Je défais la charpie où le sang s'est coagulé, j'enlève une escarre, je lave le pus et le sang, 
Le soldat est renversé sur son oreiller, la tête tournée et retombée sur le côté, 
Ses yeux sont clos, son visage pâle, il n'ose pas regarder le moignon sanglant. 
Et il ne l'a pas encore regardé. 
Je panse une blessure au côté, profonde, profonde, 
Celui-ci n'en a plus que pour un jour ou deux, car voyez sa charpente affreusement décharnée qui se creuse, 
Et voyez la nuance bleu-jaune de son teint. 

Je panse une épaule perforée, un pied troué d'une balle, 
Je nettoie celui-là que ronge et pourrit une gangrène qui soulève le cœur et répugne terriblement, 
Cependant que l'infirmier se tient derrière moi, tenant la cuvette et le seau. 

Je suis fidèle à ma tâche, je ne cède point, 
Les cuisses et les genoux fracturés, les blessures à l'abdomen, 
Toutes ces plaies et bien d'autres, je les panse d'une main impassible, (cependant au tréfonds de ma poitrine je sens comme un feu, une flamme qui me consume). 

4
C'est ainsi que, dans le silence, dans mes rêves projetant leurs visions. 
Je retourne là-bas, je revis l'autrefois, je parcours les hôpitaux, 
Je verse d'une main balsamique la paix aux meurtris et aux blessés. 
Je reste auprès des insomnieux toute la sombre nuit, il en est de si jeunes.
Il en est qui souffrent tellement, j'évoque l'épreuve délicieuse et cruelle, 
(Les bras aimants de maints soldats se sont noués autour de ce cou pour s'y appuyer. 
Le baiser de maints soldats demeure sur ces lèvres barbues).

Poèmes de Walt Whitman. Version française de Léon Bazalgette. Avec un portrait. - Alencon, impr. Georges Supot ; Paris, éditions de l'Effort libre, F. Rieder et Cie, éditeurs, 101, rue de Vaugirard, 1914. In-8, 131 p.

The Wound-Dresser
By Walt Whitman

1
An old man bending I come among new faces,
Years looking backward resuming in answer to children,
Come tell us old man, as from young men and maidens that love me,
(Arous'd and angry, I'd thought to beat the alarum, and urge relentless war,
But soon my fingers fail'd me, my face droop'd and I resign'd myself,
To sit by the wounded and soothe them, or silently watch the dead;)
Years hence of these scenes, of these furious passions, these chances,
Of unsurpass'd heroes, (was one side so brave? the other was equally brave;)
Now be witness again, paint the mightiest armies of earth,
Of those armies so rapid so wondrous what saw you to tell us?
What stays with you latest and deepest? of curious panics,
Of hard-fought engagements or sieges tremendous what deepest remains?

2
O maidens and young men I love and that love me,
What you ask of my days those the strangest and sudden your talking recalls,
Soldier alert I arrive after a long march cover'd with sweat and dust,
In the nick of time I come, plunge in the fight, loudly shout in the rush of successful charge,
Enter the captur'd works-yet lo, like a swift running river they fade,
Pass and are gone they fade-I dwell not on soldiers' perils or soldiers' joys,
(Both I remember well-many of the hardships, few the joys, yet I was content.)

But in silence, in dreams' projections,
While the world of gain and appearance and mirth goes on,
So soon what is over forgotten, and waves wash the imprints off the sand,
With hinged knees returning I enter the doors, (while for you up there,
Whoever you are, follow without noise and be of strong heart.)

Bearing the bandages, water and sponge,
Straight and swift to my wounded I go,
Where they lie on the ground after the battle brought in,
Where their priceless blood reddens the grass, the ground,
Or to the rows of the hospital tent, or under the roof'd hospital,
To the long rows of cots up and down each side I return,
To each and all one after another I draw near, not one do I miss,
An attendant follows holding a tray, he carries a refuse pail,
Soon to be fill'd with clotted rags and blood, emptied, and fill'd again.

I onward go, I stop,
With hinged knees and steady hand to dress wounds,
I am firm with each, the pangs are sharp yet unavoidable,
One turns to me his appealing eyes-poor boy! I never knew you,
Yet I think I could not refuse this moment to die for you, if that would save you.

3
On, on I go, (open doors of time! open hospital doors!)
The crush'd head I dress, (poor crazed hand tear not the bandage away,)
The neck of the cavalry-man with the bullet through and through I examine,
Hard the breathing rattles, quite glazed already the eye, yet life struggles hard,
(Come sweet death! be persuaded O beautiful death!
In mercy come quickly.)

From the stump of the arm, the amputated hand,
I undo the clotted lint, remove the slough, wash off the matter and blood,
Back on his pillow the soldier bends with curv'd neck and side falling head,
His eyes are closed, his face is pale, he dares not look on the bloody stump,
And has not yet look'd on it.

I dress a wound in the side, deep, deep,
But a day or two more, for see the frame all wasted and sinking,
And the yellow-blue countenance see.

I dress the perforated shoulder, the foot with the bullet-wound,
Cleanse the one with a gnawing and putrid gangrene, so sickening, so offensive,
While the attendant stands behind aside me holding the tray and pail.

I am faithful, I do not give out,
The fractur'd thigh, the knee, the wound in the abdomen,
These and more I dress with impassive hand, (yet deep in my breast a fire, a burning flame.)

4
Thus in silence in dreams' projections,
Returning, resuming, I thread my way through the hospitals,
The hurt and wounded I pacify with soothing hand,
I sit by the restless all the dark night, some are so young,
Some suffer so much, I recall the experience sweet and sad,
(Many a soldier's loving arms about this neck have cross'd and rested,
Many a soldier's kiss dwells on these bearded lips.)

Duane Michals, Salute, Walt Whitman, Santa Fe [N.M.], Twin palms, 1996