2013-11-21

Chère Nadejda,

Slavoj Zizek-Nadejda Tolokonnikova. Pussy Riot, Marx et le capitalisme tardif
Philosophie magazine

Lorsque nous avons appris que Nadejda Tolokonnikova, figure de proue du groupe contestataire Pussy Riot, admirait le philosophe slovène Slavoj Zizek, nous leur avons proposé d'initier une correspondance. La jeune activiste n'a pas tardé à s'opposer fermement aux analyses du pape du néocommunisme et à proposer une autre lecture du sens de l'Histoire.

Il y a quelques semaines, Nadejda Tolokonnikova brisait le silence sur ses conditions de détention dans le camp de travail de Mordovie, dans l'Oural, et entamait une grève la faim. Si son courage a suscité une émotion mondiale, on sait moins que son action s'appuie sur une fine lecture de Marx, de Berdiaev, et, parmi les contemporains, du philosophe slovène Slavoj Zizek. Et il s'est avéré que l'icône de la contestation punk et le héraut du renouveau communiste rêvaient de nouer un dialogue.
Nous sommes donc parvenus, avec l'aide de nos confrères russes de New Times, à initier une correspondance entre eux. Les lettres de Slavoj Zizek ont été traduites en russe afin de passer le filtre de la censure. C'est sans doute aussi à cause d'elle que le rythme a été lent - sept mois, de janvier à juillet 2013 - et que Nadia Tolokonnikova évite ici de détailler son quotidien carcéral.
Les Pussy Riot, ces activistes russes qui ont organisé diverses réjouissances artistico-politiques, parfois offensantes pour les bonnes mœurs, sont devenues célèbres dans le monde entier pour leur «prière punk» en pleine cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. Deux de ses membres sont toujours derrière les barreaux après leur condamnation par un tribunal russe, dont Nadejda Tolokonnikova. Quant à l'icône de la pop philosophie, le vibrionnant Slovène Slavoj Zizek, dont on a parfois du mal à comprendre si ses hommages à Mao sont bouffons ou sérieux, il est, à notre connaissance, toujours en liberté.
Le résultat de leurs échanges - six lettres manuscrites - est à l'image de ces deux personnalités. Un mélange décousu de poésie, de hargne et de fine dialectique néomarxiste qui révèle des tempéraments hors du commun. Mais au-delà de cette rencontre humaine exceptionnelle entre le meneur de la contestation mondiale et le symbole de sa persécution, quelque chose de plus profond a émergé. Après des considérations générales sur l'état du capitalisme contemporain et sa remise en question, un désaccord essentiel est apparu, a enflé et a fini par éclater. Tandis que le philosophe slovène semble focaliser son attention sur un «capitalisme tardif» plastique et carnavalesque, insaisissable et jouissif, sans dehors, presque insurmontable, la prisonnière de l'Oural lui oppose une objection purement marxiste et ancrée dans son réel : le capitalisme ludique et immatériel des «créatifs» occidentaux ne saurait exister sans une arrière-cour trop souvent ignorée (par les marxistes eux-mêmes), la vaste zone d'exploitation des pauvres dans les régimes autoritaires comme la Chine... ou la Russie. L'échange entre le maître et l'élève se transforme, poliment, en duel. Décidément, c'est à l'Est, là où le communisme est tombé, que se pense l'avenir du capitalisme.


2 janvier 2013. Chère Nadejda, 
J’espère sincèrement que vous avez pu organiser votre vie en prison autour de petits rituels qui rendent votre séjour au moins tolérable et que vous avez le temps de lire. Votre triste situation m’inspire les réflexions suivantes...