2013-09-03

Slaves be obedient to your masters



[00:08] Je voudrais commencer par dire que, s'il ne s'agissait dans le mariage pour tous, que [00:16] de légaliser, d'officialiser, de normaliser les unions des couples homosexuels, nous n'aurions [00:26] affaire qu'à une réforme sociétale. Nous pourrions l'approuver, ou au contraire lui [00:37] trouver des défauts, mais ce serait finalement une histoire mineure. Il ne s'agit pas de [00:47] cela. Un mouvement s'est mis en marche : une révolution culturelle, qui est en train de [00:56] transformer notre démocratie en maison de redressement des vivants et des morts. 
[1:04]  Vous y allez fort aujourd'hui ! 
[1:06] Oui. Justement. La théorie du genre. Un fait a été mis en lumière par les sciences de [1:17] l'homme : il n'est aucune humanité, aucune société, qui n'appartienne à une culture. [1:24] Toutes nos manières de sentir et de percevoir témoignent d'une compréhension du monde [1:33] préalable. Une tradition imprègne nos moeurs, anime nos manières de voir, de travailler, [1:43] de sentir. Les théoriciens du genre s'appuient sur cette découverte des sciences humaines, [1:56] pour radicaliser la proposition. Pour ces théoriciens et théoriciennes, il faut réduire [2:07] la part du biologique. 
Tout est culturel. 
Le sexe est genre de part en part. Tout est [2:16] culturel. En effet. Alors, je disais les sciences de l'homme. Mais les sciences de l'homme ont [2:20] été précédées dans cette découverte par un grand mouvement de pensée, au début [2:26] du XIXe siècle, en réaction à la Révolution française. Le romantisme. Qui a dit : il [2:31] y a des traditions historiques, on ne peut pas, sauf à tomber dans les plus grands périls, [2:39] vouloir construire un homme nouveau, nous venons de quelque part. Mais, précisément, [2:45] le romantisme disait : ce qui est historique doit être respecté. Les théoriciens du [2:51] genre disent : ce qui est historique doit être déconstruit, pour être remodelé. [3:01] La théorie du genre nous précipite dans une sorte de constructivisme généralisé. [3:09] Nous devons savoir que notre identité prétendument sexuelle (donc naturelle) est une identité [3:17] culturelle. Dès lors elle est critiquable, elle est remédiable, elle est remodelable, [3:24] et nous pouvons choisir l'identité que nous voulons. Être plus ou moins homme, plus ou [3:31] moins femme, parce que les caractères qu'on attribue à l'un et à l'autre, précisément, [3:37] sont arbitraires en tant qu'ils sont culturels. [3:39] 
Alors... il me semble néanmoins que nous parlons de la version sommaire de la théorie [3:48] du genre, qui est très radicale, mais le point de départ est de dire, non pas que [3:55] rien n'est biologique, mais que tout ne l'est pas. Il y a bien effectivement des stéréotypes ? 
[4:01] Bien sûr. Vous avez raison. Simplement, ce n'est pas parce que ce n'est pas biologique, [4:08] et donc culturel, que c'est un stéréotype. C'est ça que je veux dire. Par exemple, il [4:11] y a une tradition française, dont j'ai parlé plusieurs fois (à la suite de Claude Habib, [4:17] de la galanterie. Un certain rapport entre les hommes et les femmes, qui était en Europe [4:22] spécifique de la France. Ce n'est pas pour autant que c'est un stéréotype. C'est peut-être [4:26] une tradition qu'il faut reprendre à notre compte, entretenir, préserver, chérir. Il [4:35] y a aussi des stéréotypes. Mais pas seulement. 
[4:38] Prenons des choses très concrètes. C'est l'assignation, puisqu'il est question de l'école, [4:45] de la petite fille à la poupée et aux travaux de couture. Et du petit garçon à l'atelier [4:50] et la menuiserie. 
[4:51] Oui. Mais en même temps, les théoriciens du genre ont un horizon philosophique. Il [5:00] s'agit de penser, de montrer que ce que le sens commun prend pour naturel, est historique, [5:09] de façon à nous en libérer. C'est une théorie de l'affranchissement. Nos identités acquises [5:19] sont des rôles. On réduit la part non choisie de l'existence, et à ce moment-là on peut [5:26] opter pour le rôle que l'on souhaite. Ce qui fait que, à l'époque de l'éloge de [5:34] l'autre, avec la théorie du genre, on assiste à une élimination radicale de la différence [5:40] et de l'altérité. La différence, c'est ce que je peux pas être. La théorie du genre [5:48] nous dit que vous pouvez être qui vous voulez, ce que vous voulez, que le monde et la vie [5:51] sont un magasin, un merveilleux magasin d'identités. Et le métissage est en quelque sorte une [5:59] variante de la théorie du genre, ou son élargissement. Vous avez parlé des petites filles (on ne [6:07] va pas les assigner à la poupée). Mais précisément... On entreprend avec la théorie du genre une [6:13] sorte de rééducation des enfants : quand une petite fille voudra jouer à la poupée, [6:19] et qu'un garçon fera glisser une voiture sur la table en faisant vroum-vroum... 
[6:25] Vous faites ça très bien. 
[6:26] ... on dira au garçon : mais qu'as-tu à faire vroum-vroum ? Joue donc à la poupée ! [6:30] Et à la petite fille on lui dira de faire vroum-vroum ou de jouer au ballon. Vous voyez... [6:34] Tous les réflexes spontanés étant définis comme des stéréotypes, on verra les éducateurs [6:42] tenter de reconstruire les enfants dès leur plus jeune âge. Ce qui fait peur. Et j'ajoute [6:54] qu'avec la volonté d'introduire dans l'enseignement primaire la théorie du genre, nous assistons [7:07] à une transgression peut-être fatale de la laïcité. Jules Ferry. Souvenons-nous [7:13] de Jules Ferry. [7:15] "demandez-vous s'il se trouve, à votre connaissance, un seul honnête homme qui puisse être froissé [7:23] de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent [7:30] à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce [7:34] qu'il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment, car [7:40] ce que vous allez communiquer à l'enfant, ce n'est pas votre propre sagesse, c'est la [7:43] sagesse du genre humain" [7:46] Maintenant, les théoriciens du genre se pensent comme l'avant-garde du progrès historico-planétaire, [7:55] ils confisquent le genre humain à leur profit, et donc se fichent complètement de la réaction [8:05] du père de famille, ils vont détruire chez des enfants qui n'ont jamais entendu parler [8:12] de sexualité (et a fortiori d'homosexualité) les préjugés homophobes. Nous sommes en [8:17] plein délire ! 
[8:19] Tout ça s'inscrit dans le cadre de l'éducation à l'égalité. Il me semble qu'éduquer les [8:27] enfants à l'égalité homme femme n'est pas un problème. Ca me parait une bonne chose, [8:36] qu'on leur apprenne à respecter l'égalité des sexes. Par ailleurs, la théorie du genre [8:41] est déjà enseignée en 1ère et, après tout, elle peut l'être comme une des théories [8:49] existantes aujourd'hui. 
[8:51] Bien sûr. Elle peut être enseignée en 1ère, il y a peut-être chez celles et ceux qui [8:59] font des recherches dans les gender studies, des découvertes historiques intéressantes. [9:04] Mais là encore, le discours égalitaire nous plonge dans le monde de l'équivalence. C'est-à-dire, [9:12] Quelle place fait-on à la différence dès lors que l'on raisonne exclusivement en terme [9:19] d'égalité ? En plus, il s'agit non seulement de redresser les vivants, et mêmes les enfants [9:27] dès leur plus jeune âge (pas de réflexe féminin, traquer les réflexes féminins [9:30] chez la petite fille), d'une part. Mais il s'agit aussi de redresser les morts. Parce [9:36] que notre littérature, l'héritage littéraire, la littérature que j'ai enseignée, que j'ai [9:43] étudiée, elle est, selon la formule de François Cusset (qui est intervenu dans le débat sur [9:50] le "mariage pour tous", et qui est professeur à SciencePo, et qui à l'immense mérite [9:54] d'enseigner en anglais) 
[9:55] Oui, c'est l'auteur d'un livre intitulé French Theory. 
[9:58] Et aussi un livre La décennie. Qui dit que la catastrophe des années 80 fut l'émergence [10:04] du discours anti-totalitaire sous l'égide d'un François Furet dont il dit, ce qui est [10:09] un mensonge total, qu'il est un fils de banquier 
[10:11] Et dont il est question dans le prochain Causeur. 
[10:14] François Cusset s'inquiète d'une façon de penser, présente dans la manifestation, [10:22] qu'il qualifie d'hétérocentrée. Or notre littérature est hétérocentrée, même souvent [10:27] la littérature homosexuelle. Parce que Proust est homosexuel (nous le savons), mais dans [10:34] Proust nous n'avons pas affaire à Albert (mais à Albertine), pas à Gilbert (mais [10:38] à Gilberte). Alors on va masculiniser. Et surtout on va se dire que cette littérature [10:45] est porteuse de préjugés. Elle était encore ignorante de la théorie du genre. On va instaurer [10:52] le soupçon et la méfiance à l'égard de l'héritage littéraire. Comment continuer [10:57] à étudier des tragédies de Jean Racine par exemple ? Ce n'est pas un homme et un [11:04] autre homme. C'est toujours des hommes et des femmes. 
[11:06] Ce qui évoque d'ailleurs la proposition qu'avait faite Najat Vallaud-Belkacem qui [11:10] voulait que l'on précise dans les cours de littérature notamment, si les auteurs dont [11:15] on parlait étaient L, G, B ou T. 
[11:18] Aujourd'hui les manuels, disait-elle, s'obstinent à passer sous silence l'orientation LGBT [11:24] de certains personnages historiques, ou auteurs, même lorsqu'elle explique une bonne partie [11:29] de leur oeuvre. [11:29] C'est très intéressant. Il y avait une part d'homosexualité chez Verlaine et chez Rimbaud. [11:34] Il y a des poèmes homosexuels de Verlaine. Mais LGBT c'est un anachronisme absolu. Ils [11:41] étaient peut-être homosexuels, mais certainement pas LGBT. [11:44] Cet anachronisme est très révélateur de ce que Rémi Brague a appelé dans son livre [11:51] Europe la voie romaine, le marcionisme culturel. Marcion était ce gnostique du IIe siècle [11:57] qui a dit que le Nouveau Testament et l'Ancien Testament n'ont rien à voir. Coupure. Rupture [12:02] radicale. Marcionisme culturel, ça veut dire que le passé n'a plus rien à nous apprendre. [12:09] C'est à nous de le rééduquer. Or l'enseignement littéraire est fondé sur l'idée que les [12:17] textes anciens peuvent nous apprendre quelque chose. Et nous trouvons-là cette immodestie [12:25] qui a prévalu dans le débat sur le "mariage pour tous". Nous sommes les dépositaires [12:30] du sens de l'histoire. Et nous n'avons affaire qu'à des adversaires qui sont des vestiges, [12:36] des survivants, des anachronismes. 
[12:37] Je ne sais pas si cette proposition ira jusqu'au bout. Je crois que Vincent Peillon [12:43] y est très hostile. Mais déjà les pères de famille sont en ébullition sur Internet, [12:51] et craignent que l'on fasse de la propagande pour l'homosexualité. Dernière question [12:57] sur le sujet : l'éducation des enfants à la lutte contre l'homophobie, est-ce nécessaire ? 
[13:07] Non. Non. 
[13:08] Faut-il leur expliquer ce qu'est l'homosexualité ? [13:10] Non. Certainement pas aux enfants. Peut-être en effet aux adolescents. Mais il faut prendre [13:20] acte du fait qu'aujourd'hui l'homophobie (terme récent), le préjugé contre les homosexuels, [13:28] est en recul. Et c'est précisément où elle recule que certaines associations en font [13:36] un véritable cheval de bataille. Act Up notamment a dénoncé, a fait son propre Mur, dénonçant [13:46] l'homophobie d'un certain nombre d'intellectuels, sous le titre "l'homophobie tue". Parmi les [13:52] homophobes désignés, il y avait Sylviane Agacinski et Lionel Jospin. Nous avons affaire [13:58] au même délire qu'avec l'antiracisme. [14:03] Je voudrais citer ici une autre cause en train de devenir folle elle-même. Une nouvelle [14:14] pathologie qui se développe. Chez les défenseurs de la cause animale. J'ai lu avec attention [14:20] un livre collectif auquel a participé Elisabeth de Fontenay (Les animaux ont-ils des droits, [14:26] aux éditions du Seuil). Peter Singer était interviewé. Avec Boris Cyrulnik et Elisabeth [14:31] de Fontenay. Les fanatiques de la cause animale... 
[14:43] Ceux qui veulent étendre les droits de l'homme aux animaux ? 
[14:45] Oui. Mais pas seulement. C'est-à-dire qu'ils pensent que l'humanité jusqu'à nos jours [14:51] a vécu dans la barbarie la plus totale. Quelques philosophes ont signalé le problème, mais [14:58] tout le reste, toutes les traditions immémoriales de l'humanité doivent être répudiées, [15:03] puisque cette humanité mangeait de la viande. Puisque cette humanité était carnivore, [15:08] et à ce titre barbare. Quant aux philosophes, quant à Descartes, ce n'est plus un monument [15:14] de la pensée. Il a parlé des animaux machine, et dès lors il doit être évacué. Elisabeth [15:21] de Fontenay met en garde contre le décervelage de ce comportement, et précisément le concept [15:28] central de "spécisme". Là encore on voit l'antiracisme devenir fou. Spécisme est construit [15:35] sur le modèle de racisme. Il y a une humanité raciste comme il y a une humanité spéciste. [15:40] L'humanité a été spéciste jusqu'à nos jours, donc il faut (là encore le marcionisme [15:46] est à l'oeuvre), tout le passé est un passé barbare et criminel. 
[15:51] Je voulais vous parler du livre Papa porte une robe. Et d'un des objectifs de cette affaire, [15:56] qui était de déconstruire la complémentarité homme femme. Ca c'est complètement sidérant. 
[16:01] Ca fait peur. 
[16:02] Mais tout ça est une réalité (les couples homosexuels, les familles recomposées). N'est-il [16:20] pas légitime de donner aux enfants des clefs pour comprendre le monde dans lequel ils sont ? [16:24] Ce n'est pas forcément de la propagande. Est-ce que vous récusez en bloc ? 
[16:37] Non. Mais je ne voudrais pas que la littérature jeunesse soit annexée par un petit groupe, [16:46] par un petit lobby LGBT qui n'a rien à faire à l'école. Ces phénomènes existent, mais [16:54] ils sont extraordinairement minoritaires. Et je crois que si on veut les majorer, on [17:01] créera, par contre-coup, les réactions homophobes que l'on fait profession de combattre. 
[17:08] On verra. Ce sera intéressant de voir si le ministre cède ou résiste.