2013-04-07

Georgette, tu es anxieuse...


Georgette, tu es anxieuse...

Quand je pense que mes parents ont commis un crime parfait... Eh oui, en me mettant au monde, ils m'envoyaient à la mort ! Et vous croyez qu'ils ont eu des histoires avec la police ? Pensez-vous ! La police ne bouge que quand il est trop tard, et je suis toujours vivante ! Encore faut-il que je meure avant eux, pour qu'on les arrête. Mais même là, je sais bien ce qu'ils vont raconter : ils ne sont pas les seuls, à avoir fait un enfant... alors, pourquoi ne pas coffrer tous les parents ? C'est avec des raisonnements comme ceux-là qu'on laisse en liberté des millions de complices qui se sont accouplés pour commettre des meurtres... que dis-je ! Des assassinats ! Et on parle de justice, de lutte contre le banditisme, et blablabla, et blablabla... Alors, en voyant ça, moi, je me suis dit : "Ma fille, nous sommes tous partis pour y rester, et les pouvoirs publics s'en moquent. Conclusion : il faut tenir le plus longtemps possible".
Résultat, je n'allume jamais le gaz sans tenir le couvercle de la poubelle devant moi, au cas où ça exploserait. Si je monte sur un escabeau, je mets d'abord des matelas tout autour. C'est du travail pour refaire les lits, mais ça vaut la peine.
Albert me dit : "Georgette, tu es anxieuse" ! Mais moi, je sais ce que je fais : si je meurs dans un accident, ce n'est pas lui qui me ressuscitera. Il ne s'appelle pas Jésus. Il s'appelle Albert. D'ailleurs, il y a en ce moment même des Espagnols qui s'appellent Jésus, et s'ils ressuscitaient les gens, ça se saurait. Alors, Albert, hein...
Mais les accidents, c'est une chose. Les assassins, en dehors de mes parents, c'est autre chose. Aussi, j'ai une porte blindée, et je me promène avec un pistolet à gaz lacrymogène. Récemment, j'ai tiré sur un Anglais qui cherchait son chemin... Mais tout le monde peut se tromper... 
Malheureusement, il reste les maladies. Je me lave les mains vingt fois par jour, je suis vaccinée contre tout, je ne bois que de l'eau, je ne fume pas, je mange à peine, je ne vais jamais voir un spectacle comique parce que ça me ferait rire, et c'est mauvais pour le coeur... j'évite aussi les choses tristes : ça déprime, et ça peut mener au suicide. Vous me voyez me suicider ? Ce serait la meilleure ! 
Et Albert qui recommence : "Georgette, tu es anxieuse" ! Moi, je ne peux même pas lui répondre, me fâcher, lui envoyer la soupe bouillante à travers la figure... c'est trop dangereux : il peut devenir brusquement fou, et m'assassiner, lui aussi...
Alors, depuis un an, je lui mets de l'arsenic dans son café. Quand il sera mort, il ne pourra plus me tuer. On en voit tellement, des fous qui tuent leur femme !

André Ruellan
in "Le Fou parle" n° 25, septembre 1983
http://deloin.canalblog.com/archives/2007/10/02/6383780.html